7 Couleur et peinture, la transformation de la vision et de la volonté de l'artiste ! | LE MAG D'ARTIDAY
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Couleur et peinture, la transformation de la vision et de la volonté de l’artiste !

By 30 décembre 2015 One Comment

Couleur et peinture : une consubstantialité multiforme ?

Les liens qu’entretient le peintre avec la couleur sont pluriels, multiformes, souvent indicibles, parfois mystiques mais toujours denses, profonds. Si les couleurs jouent dans notre vie un rôle considérable en créant autour de nous un cadre chromatique plus ou moins agréable et harmonieux ; les couleurs sont pour le peintre véritablement essentielles car elles dictent sa perception du monde, façonnent sa vision de l’art et influencent ses toiles et son style. Les couleurs font transparaître l’esprit et l’état d’âme du peintre. Le jeu sur la perception et la production des couleurs est pour l’artiste très subtile, très alambiqué. Le langage chromatique est, en outre, très riche et complexe : le chimiste Eugène Chevreul a proposé en 1864 – avec un répertoire de 14 40  tonalités chromatiques – un catalogue universel de la couleur.

MyArtMakers - Couleur - Eugène Chevreul, travaux

MyArtMakers – Couleur – Eugène Chevreul, travaux

L’histoire de la peinture englobe une histoire des couleurs. Des interférences plurielles s’élaborent entre celles-ci, et chacune influence l’autre réciproquement. On va ainsi, sur un plan diachronique, présenter furtivement et de manière non exhaustive ces quelques inter-relations.

Une attention artistique ancienne portée sur la couleur!

Dans son appréciation de la peinture, le monde gréco-romain considérait la couleur comme un moyen de fascination et de persuasion, semblable à la parole chez les sophistes. Le monde grec reste le grand créateur de la pourpre, assimilée à la fortune sociale, cette couleur symbolisant la supériorité par le mérite et la richesse d’un individu sur les autres. La philosophie grecque avait théorisé sur le rôle de la couleur et privilégiait avant tout la forme ; Platon pensait par exemple que les couleurs étaient des jeux de la raison et qu’elles représentaient uniquement l’effort de la matière pour se transformer en lumière. Sous la civilisation romaine, on distingue les couleurs naturales et artificiales. Dans son traité, l’architecte Vitruve s’intéresse à l’amélioration de l’indigo pour fabriquer les couleurs utiles au peintre. Le jaune ocre, colorant naturel des oxydes de terre, est adopté par les Romains, mais on perçoit néanmoins une prépondérance du rouge obtenu par la cuisson des terres : Le rouge pompéien décore l’intérieur des maisons de la cité.

MyArtMakers - Couleur - Théophile, Diversarum artium schedula

MyArtMakers – Couleur – Théophile, Diversarum artium schedula

Aux XIe et XIIe siècles, on s’inscrit dans cette tradition gréco-romaine de l’art des couleurs. Des ouvrages célèbres au Moyen Âge, comme De coloribus et artibus Romanorum de Héraclius, la Diversarum artium schedula du moine Théophile ou encore la Mappae clavicula exposaient aux artistes et aux artisans des connaissances techniques précises sur la couleur comme substance ou matière. L’ère de la science de la couleur s’associe au début du règne de la peinture et de la fresque. La redécouverte du bleu et l’affinement de la technique des fixatifs, les nouvelles connaissances botaniques et procédés alchimiques vont améliorer l’adaptation de la teinte à son support et sa durée. Les traités de techniques se multiplient ; les produits utilisés se perfectionnent. En opposition à la prééminence de la couleur au Moyen Âge, les auteurs humanistes des XVe et XVI siècles à travers le respect à la tradition antique fonde la priorité philosophique de la forme-dessin, plutôt que sur la forme-couleur. À la couleur, dont l’utilisation en peinture semblait dépendre non de règles précises mais de l’imagination de l’artiste, on opposait le primat du dessin, qui repose sur la science de la perspective.

L’opposition entre couleurs de la lumière (rouge, jaune) et couleurs de l’ombre (bleu, vert) va par la suite structurer le débat sur la peinture et le rôle des couleurs. De nombreux artistes vont s’interroger sur cette dichotomie. En effet, des peintres comme Léonard de Vinci, Eugène Delacroix ou encore certains Impressionnistes vont privilégier l’ombre comme aspect fondamental du tableau car plus à même de rendre visible des objets perçus par l’artiste, plus à même de refléter un paysage, une réalité. La couleur en peinture va alors s’allier aux considérations géométriques de l’époque et à la représentation de la perspective.

Dans l’ensemble, le débat de la Renaissance sur la couleur reste enfermé dans le strict cadre de la peinture, seule technique et science du visible confirmée par les considérations géométriques de la représentation de la perspective. L’Ars magna lucis et umbrae d’Athanasius Kircher (1646) va ex post approfondir la relation entre la peinture et la couleur. Selon ce jésuite « rien n’est visible en ce monde sinon en fonction d’une lumière mêlée de ténèbres. Les couleurs sont donc les propriétés d’un corps obscurci. »: les couleurs sont donc encore perçues comme dépendantes de l’ombre.

MyArtMakers - Couleur - Athanasius Kircher, Ars magna lucis et umbrae

MyArtMakers – Couleur – Athanasius Kircher, Ars magna lucis et umbrae

Une réflexion sur la couleur qui évolue au gré des découvertes scientifiques et des mouvements picturaux!

Dans l’Opticks en 1704, Isaac Newton va révolutionner la conception de la couleur, et par-là son association avec la peinture, en exposant scientifiquement la coexistence de couleurs vraies (physiques) et de couleurs apparentes et intentionnelles (psychologiques ou physiologiques). L’enjeu de la multiplicité et de l’unité des perceptions va faire évoluer le rapport du peintre avec le spectre chromatique à sa disposition. Les couleurs deviennent « une suite de vibrations isochrones », « une émission d’énergie selon des fréquences bien précises » que le peintre s’approprie. La divergence lumière-ombre, clair-obscur s’achève ; on conclue scientifiquement désormais que les couleurs fondamentales ont la possibilité d’être impressionnées par la lumière et peuvent la reproduire

Plus tard, dans la Théorie des couleurs, Goethe va refuser cette conclusion et s’opposer ainsi au caractère primaire de la lumière blanche et au caractère secondaire des sensations chromatiques. Leur refusant toute nature abstraite, l’auteur allemand manifeste au contraire son intérêt pour la reconstruction d’une physiologie de la vision, qui passe par la subjectivité participante de celui qui perçoit, et donc a fortiori le peintre.

 MyArtMakers - Couleur - Goethe, Théorie des couleurs

MyArtMakers – Couleur – Goethe, Théorie des couleurs

Il expose également des expériences élémentaires, se terminant par des considérations allégoriques sur la couleur, considérée comme un obscurcissement de la lumière, le jaune étant mis en relation avec l’action, la lumière, l’éclat, la force, la proximité, la répulsion, et le bleu avec la négation, l’ombre, l’obscurité, la faiblesse, la froideur, la distance, l’attraction. La couleur transcende l’opposition lumière/ l’obscurité; c’est seulement leur mélange qui résume et fond en soi toutes les autres couleurs. Les couleurs peuvent être physiologiques : il s’agit de couleurs subjectives, dont le seul intermédiaire est le sujet percevant ; physiques : couleurs subjectives ou objectives d’intensité variable et passagère, que l’on obtient par interposition de corps transparents ou translucides ; chimiques : seules couleurs objectives, elles se fixent sur les corps et les substances de diverses natures ou sont extraites d’elles. Néanmoins, après la découverte de la polarisation de la lumière , l’inconsistance des hypothèses scientifiques de Goethe se révélera.

Enfin, les travaux de Chevreul, chimiste à la manufacture des Gobelins vont marquer également une rupture. Ce dernier va réussir à réconcilier art et science. Après la publication en 1839 de De la loi du contraste simultané des couleurs et de l’assortiment des objets colorés, où il met au point le cercle chromatique -permettant de jouer sur les couleurs primaires et complémentaires -, les artistes ne vont plus voir la couleur du même œil.

Monet et les impressionnistes, qui veulent capter la lumière pour la coucher sur la toile, vont incorporer les travaux d’Eugène Chevreul : sur la toile ne figurent plus que des taches et des points ; c’est alors à l’œil du spectateur de combiner les couleurs.« Il faut pour peindre se livrer à de véritables abstractions  », dit le critique d’art Théodore Duret. Pour la peinture impressionniste, les tableaux sont les vrais et uniques supports de la couleur et s’opposent ainsi  au monochromatisme de la photographie et de la gravure. Il s’agit ici de la dernière manifestation de l’art pictural où l’artiste construit la couleur dans un pur désir visuel.

MyArtMakers - Couleur - Kandinsky, Jaune-Rouge-Bleu

MyArtMakers – Couleur – Kandinsky, Jaune-Rouge-Bleu

En effet, la condensation entre forme et couleur, en tant qu’abstraction chez Kandinsky (corporel/jaune et spirituel/bleu) ou chez Paul Klee (le Canon de la totalité des couleurs) comportera une unité coloriste différente, axée sur celle de la forme-fonction en architecture, Enfin et pour finir, les découvertes scientifiques comme celle des couleurs à l’aniline ou le développement de l’industrie chimique vont reconstruire cette relation entre la peinture et les couleurs.

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Corentin Bob

Corentin Bob

Né en Guadeloupe, j'ai quitté les terres de Saint-John Perse très jeune pour la capitale internationale du Parfum, Grasse. Après avoir apprécié pendant près d'une dizaine d'années les délices de cette commune française provençale, j'ai posé mes bagages dans la Ville Rose Toulouse. Me voilà depuis un an à Bordeaux où je suis actuellement en 4ème année à l'Institut d’Études Politiques, après avoir effectué une Classe Préparatoire «Lettres et Sciences Sociales». Passionné par l'art, son histoire, ses mouvements et fasciné par ses plus grandes figures – Poussin, Le Caravage, Raphaël ou encore Turner trustent pour moi les premières places – j'aimerais travailler un jour dans cet univers si singulier et exaltant que constitue le monde de l'art.

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